proposée par Lucien               

Ha mes amis, la Croix-Rousse dans le temps, qu’est-ce que c’était bien. Pensez donc : j’y suis né en 1936, dans un quartier, habité par une population cosmopolite, toute l’Europe vivait là, dans ma classe il y avait des fils de boulangers, de charcutiers, des fils de polonais, d’italiens, d’espagnols, d’arméniens, de turcs, des auvergnats, des jurassiens, des savoyards et même des croix-roussiens…

Dans la rue Pailleron ou nous vivions, il y avait des commerces à peu près à chaque rdc, à l’angle de la rue Belfort l’épicier Mr Marnotte, en face le café Pizzetta, l’Economique, deux laitiers : Lamagat et le Bon lait. Deux boulangers, un boucher, un droguiste, le fabricant d’ accessoires pour fêtes et banquets qui donnait du travail à domicile à tout le quartier. Un cordonnier Mr Vnuck qui venait de l’Est. Totor le friteurbistrotcoiffeurbarbier, chez qui pendant la guerre il y avait au-dessus du comptoir, la photo du Maréchal (et soudain, en septembre 1944 les photos de De Gaulle, Staline, Churchill, Roosevelt…), et un panneau : JOUR SANS (alcool).
En face l’atelier de tissage Labbé.
Un vendeur de radio Mr Paquet qui vendit aussi les premières télés.

Et tous ces commerces en double, c’était bien pratique, parce que, lorsque la note s’allongeait chez l’un et qu’il commençait à demander qu’on le paie, on pouvait aller chez l’autre ou on n’avait pas encore d’ardoise, et ainsi de suite.
On envoyait de préférence les enfants, sans monnaie bien sûr.

Et dans tous les immeubles des métiers liés au textile, des dévideuses, des ourdisseuses, des imprimeurs sur étoffes respirant l’acétone à longueur de journée, des couturières pédalant vaillamment leurs machines mécaniques.
En été par les temps de canicule, les fenêtres grandes ouvertes laissaient échapper les chansons des couturières. Ajoutant aux sons des métiers bistanclaques, et de tous les autres bruits venant de la rue, les chevaux des carrioles des livreurs des cafés et des épiciers, sur la rue pavée, plus le tramway très tôt le matin et tard le soir qui rentrait au dépôt. Bref un gai tintamarre.
Dans la rue il y avait des petites fontaines qu’on actionnait avec un levier pour faire couler l’eau. C’était bien pratique pour les familles qui habitaient là, et qui n’avaient pas toutes l’eau courante. On venait avec son – ses – seau chercher l’eau pour la cuisine ou la toilette. On envoyait les enfants : ça les occupait. Dans les logements s’entassaient des familles, de cinq à dix personnes, dans une cinquantaine de m², ou moins. Chez nous nous n’étions que sept, les cinq enfants et nos parents. Nous n’avions pas les grands parents comme nos voisins du dessus.

Les appartements c’était une grande pièce sur la rue, une alcôve fermée par des rideaux où dormaient les parents, et un coin fermé de rideaux aussi, qui servait de chambre aux filles, les garçons couchaient dans un même lit, dans la soupente (qu’on a baptisée mezzanine plus tard). La cuisine se trouvait dans une pièce au fond de l’appartement, donnant sur une cour parfumée par les caisses d’équevilles. Cour étroite, noire, humide, bordée par les volées d’escaliers. Pas de cabinet de toilette ni de salle d’eau bien entendu. Les wc collectifs, se trouvaient dans les escaliers sur les paliers intermédiaires entre deux étages, 4 pour 6 appartements. Sans eau naturellement. Et tout ça se vidait dans les « fosses d’aisance » vidées régulièrement par les pompes de l’UMDP (Union mutuelle des propriétaires) avec de temps en temps, lorsque la régie avait oublié de commander la vidange, un débordement dans l’allée qui occasionnait des bains de pieds peu ragoûtants et qui dégageaient des effluves envoûtantes, qui s’ajoutaient aux bonnes odeurs des crottins des chevaux.

Ha c’était super, et puis la Croix-Rousse c’était pas construit comme de nos jours, y avait à peine la moitié des logements qu’aujourd’hui, et la population était plus nombreuse. On se tenait chaud, en hiver surtout, pasqu’y avait pas de chauffage central, on se chauffait au bois ou au charbon. Un seul poêle au milieu de la pièce, les tuyaux traversaient tout l’appartement pour rejoindre la cheminée dans la cuisine. Ils passaient dans la soupente, ça faisait chauffage central.
On utilisait des boulets d’anthracite quand on était riche, ou du coke (des résidus de charbon sortant des fonderies je crois) ça chauffait moins bien, mais c’était moins cher.

Curieusement, les Croix-Roussiens de cette époque se sont précipités à Bron-Parilly ou aux Minguettes, dès que des logements y ont été construits, aux fallacieux prétextes que c’était plus grand, plus sain, et surtout qu’il y avait des salles de bain. Vous parlez d’un argument.

1938 : rue de l'enfance (actuelle rue Gorjus)

rue de l’enfance 1938

La Croix-Rousse, c’était, à cette époque, de la rue de Cuire à l’ouest, à la rue Dumont D’Urville à l’est, et du boulevard au sud à la rue Hénon au nord. Et, à part le boulevard et une partie des rues Henri Gorjus et Denfert Rochereau, il n’y avait que des clos et des petites maisons individuelles, des petits hôtels particuliers en bas du boulevard. Et un quartier autour de la place Flammarion des HLM rue Pernon, en face d’une cite jardin pour familles nombreuses.
Et des villas vers la rue Chazière (qui n’était pour une bonne partie qu’une seule voie étroite).
Toute la rue Hénon était bordée depuis la voie du chemin de fer, jusqu’à la place Flammarion, par des clos, des hauts murs qui cachaient les propriétés des congrégations, ou paissaient des vaches. Inutile de vous dire que la promenade du dimanche au cimetière était lugubre en hiver et torride en été. Il n’y avait pas plus d’arbres en bord de rue à l’époque qu’aujourd’hui.

Et puis, tout par un coup, à partir des années 65/70 les promoteurs sont arrivés hé hé…, ils ont commencé à boucher les dents creuses de la rue de Cuire, on a construit le lycée professionnel Claudel, et à cha peu, tout l’ouest s’est couvert des immeubles que l’on connaît aujourd’hui, Pradel a fait son métro à la place de la voie ferrée, qui est devenu Boulevard des canuts, juste au moment où les canuts canaient.
Finalement la Croix-Rousse qui avait environ 42 000 habitants dans les années 1962 avec deux fois moins de logements qu’aujourd’hui, se retrouve entièrement construite. Avec le double de logements et seulement 35 000 habitants.

Aujourd’hui le concept marchand de « village croix-roussien » s’est imposé, pour nommer ce qui n’était qu’un faubourg miséreux. C’était sûrement mieux avant, plus « pittoresque », plus vrai, certes, mais on y crevait de la tuberculose, et de toutes les maladies de la pauvreté. Les savants conteurs de légendes locales n’ont sans doute pas connu la Croix-Rousse dont je vous parle.