Slams des petites histoires de la Croix-Rousse


Ballades” de Cocteau Mot Lotov

Le 26 novembre 2014, lors de la rencontre des Conseils de Quartier de Lyon 4e à la Maison des Associations, Cocteau Mot Lotov  déclamait un texte de son cru, inspiré par les petites histoires de la Croix-Rousse  : Des petites histoires au grand boulevard…”

… puis deux nouveaux slams en clôture des spectacles des petites histoires de la Croix-Rousse dans le cadre de “Ensemble en décembre” à la MDA : le 13 décembre 2024 : Moulin avant…” et le 16 décembre 2025 : Le vent de la colline”


Selon le LAROUSSE le slam se définit comme une poésie orale, urbaine, déclamée dans un lieu public, sur un rythme scandé. En anglais, le verbe to slam signifie : claquer… 

Collectifs de slam lyonnais qui proposent des scènes ouvertes (gratuites), où chacun peut monter sur scène pour déclamer un texte :

La Tribut du verbe / Le cercle des poètes à la rue / La Déchirature 

Pour aller plus loin : annuaire des slameurs.

Des petites histoires au grand boulevard…

Entrez dans la petite histoire
celle qui tisse le quotidien
celle que font les citoyens
celles qui font les grandeurs de demain
Petites histoires et grands travaux
d’un bout de trottoir à tout le territoire
Petites histoires…
À quoi servent les petites histoires ?
Replongeons
dans les sons et odeurs
de la rue Dumont
Suivons
la tournée du marchand de charbon
tirant sa charrette à bras
le long de l’ancienne voie ferrée de la rue Hénon
Visitons
les commerces
cordonnier menuisier laitier teinturier
Attrapons
au passage quelques bouteilles
tirées par les chevaux du limonadier
Ferrand
Revoyons De Gaulle serrer la main de l’enfant
sur fond de tunnel au cri perçant
Des premiers tags sur les murs
aux jardins remplacés par les voitures
Voguons
sur une Saône bleue ou rouge
des rejets de teinture
Respirons à pleines narines
la vanille de la biscuiterie Vignals
alors que des enfants s’enfoncent dans les entrailles de la colline
ont peur et trouvent ça génial
Rappelons
les 25 pavillons de l’actuelle rue Dangon
des familles, des jardins, destruction
à la place grandes tours en béton, les loyers explosions, habitants expulsion
Ecoutons
les cris du rémouleur qui passe devant l’école
l’accent du concierge alsacien de l’usine Verdol
Découvrons
pourquoi l’arbre de la liberté
n’a jamais été planté
Réentendons ce que pouvait être il y a quelques années la vie de quartier…
À quoi servent les petites histoires ?
Il faut savoir se souvenir pour mieux voir l’avenir
À quoi servent les petites histoires ?
À savoir
Comment la piscine Saint-Exupéry a failli être un abri antiatomique
Comment un magnolia déraciné peut amener à défendre le patrimoine de son quartier
Ce qu’était hier la rue Chazière
Ce qu’il y avait de neuf à la « traboule 59 »
À quoi servent les petites histoires ?
C’est un aménagement très utile :
elles servent à reboucher les trous de mémoires
Les petites histoires ouvrent la perspective
pour dessiner l’horizon entre deux rives
Des petites histoires au grand boulevard
le quartier vous attend
pour y donner de votre temps
y laisser votre empreinte
y insuffler de la vie
Venez-y sans crainte
et un jour, vous vous promènerez
avec un ami, ou votre petit-enfant
sur le trottoir
où vous lui direz: « ce que tu vois là
c’est grâce à moi »
et vous préciserez: « je te dis ça…
c’est juste pour la petite histoire ».

Cocteau Mot Lotov, La tribut du verbe
Novembre 2014

Moulin avant…

Si la mémoire se perd
La mémoire
Si perd la mémoire
Sans repère dans le noir
la mémoire est fragile
Elle s’échappe et elle file
Il faut la chercher, la dénicher
Et quand on la retrouve, tenir son fil

On se rappelle les guerres
elles sont spectaculaires
et dessinent les frontières
On se rappelle la science
car dans ses expériences
c’est la vérité qui avance
On se rappelle les rois
les hommes d’Etat
car ils font les lois
et tuent à tout va

Oublions tout ça
et entrons dans la petite histoire
Celle qui tisse le quotidien
Celle que font les citoyens
Toutes ces petites histoires d’hier
qui font les grandeurs de demain

Ensemble en décembre
Tous à la Croix-Rousse
Replongeons
dans les odeurs et les sons
de la rue Dumont
Suivons
la tournée du marchand de charbon
tirant sa charrette à bras le long
de l’ancienne voie ferrée de la rue Hénon
Au son du canon
visitons
les boutiques les commerces les ateliers
cordonnier menuisier laitier teinturier
Attrapons
au passage quelques bouteilles
tirées par les chevaux du limonadier
Ferrand
Revoyons De Gaulle serrer la main de l’enfant
sur fond de tunnel au cri perçant
Marchons
des premiers tags sur les murs
aux jardins remplacés par les voitures
Tout bouge
Voguons
comme des marrons
sur une Saône bleue ou rouge
des rejets de teinture
Ici tant d’aventures
Respirons à pleines narines
la vanille de la biscuiterie Vignal
alors que des enfants s’enfoncent dans les entrailles de la colline
ont peur et trouvent ça génial
Entre deux débits de boisson
l’histoire rien ne l’arête
comme dit le poisson
Elle est toujours prête
avec son énergie vitale
à faire Jésus à l’hôpital
Alors rappelons
les 25 pavillons disparus de l’actuelle rue Dangon
Des familles, des jardins, des fruits, des légumes, destruction
A la place grandes tours en béton, les loyers explosions, habitants expulsion
Ecoutons
Les cris du rémouleur qui passe devant l’école
L’accent du concierge alsacien de l’usine Verdol
Découvrons
pourquoi l’arbre de la liberté
n’a jamais été planté
Réentendons ce que pouvait être il y a quelques années la vie de quartier :
« L’été les fenêtres étaient ouvertes
Les musiques, les commentaires des postes de radio
souvent réglés au maximum
Tout le monde en profitait
Et plus tard les tourne-disques
Les disputes éclataient
Les habitants regardaient aux fenêtres
pour se distraire et s’interpeller
On pouvait profiter de la vie de chacun
Les rues étaient très animées
Les soirs d’été les enfants jouaient
au loup, à la marelle, à la cachette…
Petit à petit tout a disparu
Des ateliers fermèrent
Des commerces se transformèrent
La circulation automobile a changé beaucoup de choses
Les enfants ne pouvaient plus jouer dehors
et l’arrivée de la télévision amena chacun à rester chez soi, portes closes… »
À quoi servent les petites histoires ?
Si la mémoire se perd dans le noir
Si on la laisse mourir au fond d’un tiroir
entre mobylette et guitare
nous n’aurons plus d’histoire
à faire entendre, à faire voir
À quoi servent les petites histoires ?
Si la mémoire se perd
c’est comme si l’histoire était atteinte d’Alzheimer
Si on perd la mémoire
alors s’en va le savoir
Si avec le temps va tout s’en va
comme avec le vent tout s’envole
Si on laisse dans l’oubli les souvenirs
le passé s’efface comme un soupir
Si on laisse faire le temps qui passe
Le temps qui casse et tout s’efface
qui saura les moments de grâce
qu’on peut trouver dans ces traces
Si on laisse disparaître
la trace des ancêtres
Si on laisse s’effacer
toutes ces vies du passé
Si on laisse s’évanouir
ce qu’ils ont à nous dire
comment se tourner vers l’avenir ?

Les petites histoires servent à savoir
Comment la piscine Saint-Exupéry a failli
être un abri antiatomique
Maintenant elle est ouverte l’été et on s’y réfugie
pour une pause aquatique
Les petites histoires servent à savoir
Comment un magnolia déraciné
amène à défendre le patrimoine de son quartier
A savoir ce qu’était hier l’étroite rue Chazière
Ce qu’il y avait de neuf à la « traboule 59 »
A se rappeler
1 WC pour 4 appartements
Le crottin de cheval en débordement
Tuberculose, pauvreté
Même les Minguettes
étaient plus nettes

En passant dans ces rues
on rêve de paradis perdu
L’histoire c’est comme les moulins
c’était mieux avant
Parce que moulins… à vent

Les petites histoires c’est comme un étal de maraicher
un dimanche ordinaire au marché :
on trouve toujours ce qu’on vient chercher

Le temps vient se suspendre
Les dents creuses viennent nous surprendre
Toute une histoire qu’on vient nous rendre
En oubliant jamais que la Croix-Rousse n’est pas à vendre

Des petites histoires aux grands travaux
D’un bout de trottoir à tout le territoire
Des petites histoires au grand boulevard
À quoi servent les petites histoires ?
A ce sujet, les urbanistes sont unanimes :
Pour la ville, c’est un aménagement très utile
Elles servent à reboucher les trous de mémoires.

Cocteau Mot Lotov, La tribut du verbe
Décembre 2024

Le vent de la colline

(extrait audio du 16 décembre)

En mangeant des papillotes
tranquilles entres potes
ce soir on se promène
sur les sentiers de la mémoire
où sereines nous amènent
les balises des petites histoires

On se promène
sur une colline qui travaille
avec une copine qui bataille
buvant une chopine, comptant les entailles
en sortant des usines les vêtements chargés de limailles

Il y a des détails qui s’animent
Des souvenirs qui reviennent
Des fibres d’amiante qui envenime
qu’on respire à la chaine
Des métiers à tousser
cachés dans les failles urbaines
Des machines à pousser
les rêves qui s’envolent au-dessus des réalités humaines
C’est un Scandale, il faut le dire
où il y a de la gaine, il y a du désir
On se promène
On se donne de la peine
beaucoup
On se donne de l’amour
un peu
jamais assez
Dans les canuts inchauffables
on se réunit autour d’un feu
et on n’avoue rien quand on se met à table

Devant l’usine Vignals
les enfants attendent le signal
pour récupérer les biscuits invendables
Rien n’est une fable
Tout n’est pas affable
Mais tout est racontable
Même les petits riens
On a besoin de savoir les souvenirs d’enfance
Au fil d’une vie, on les oublie, on y repense
Les petites histoires les compile, les ordonne, les recense
On a envie d’entendre ces petits récits
plus ou moins précis
qui ouvrent sur l’immense traversée de la vie
Nos petites histoires sont fatalement prises dans la grande
Pour ne pas qu’elles s’effacent
il faut qu’on les entende
La réalité est là, pas dans les légendes
que tant des réseaux vendent et répandent

Aujourd’hui, comme à l’époque pour le charbon
on a l’impression que l’histoire est tirée par des ânes
Et ce n’est pas comme les biscuits, ils ne sont pas bons !
On est là à se promener
et se dévoile ce qui restait caché
On écoute l’histoire que raconte René
Aujourd’hui à la croix rousse, on a toujours l’esprit de Clocher
« Tu vois on n’a pas oublié »
À l’époque on entendait déjà moins le son du clocher
que les cris du vitrier, du charbonnier, du chiffonnier, du rémoulier… ( c’est pour la rime 😉)
Pardon, du rémouleur
C’était pour la rime
et pour ne pas citer Yvette Gireau et Le petit cordonnier
On se promène, on roule des mécaniques
Parfois, les souvenirs mythiques
passent par les tamis catalytiques
Ils s’érodent, se durcissent, se patinent
dans une solution de chlorure de platine
On ne jure pas contre la machine
On est sûr d’avoir entendu l’écroulement de la colline
Parfois, portée par le vent
une odeur de biscuit
chatouille les narines
Des cigarettes russes
dans lesquelles on devine
ce qui vivait dans les rues
et qui a été détruit
ou qui a simplement disparu
dans la fumée des bruits
Parfois les souvenirs se perdent
dans une pompe à merde
où la pénombre d’une caverne
Porté par le vent, le temps remonte le courant
Quand le policier était le brigadier
Quand l’atmosphère commençait à être irradiée
Quand les maraichers faisaient encore les saladiers
Quand les jeunes travaillaient chez le limonadier
A la fois on touche le fond
Et en même temps on est collé au plafond
Le vent trace, le temps passe
Il tourne en boucle
comme un disque sur un électrophone Teppaz
Des airs de jazz, les mélodies de Trenet
Un succès mondial, les habitants sont en phase
Le vent soulève tout ce qu’on laisse traîner
Il twiste sur les yéyés, il vient vider l’atelier
balayer les papiers, les sacs, les poussières, les saletés
qui restent après le marché
alors que les glaneurs ramassent ce que personne n’a acheté
Les cartes de l’histoire sont perforées
On ne boit plus de limonade à volonté
le rémouleur ne répond plus à l’appel
les feuilles mortes se ramassent encore à la pelle
Le vent porte les graines le vent dissémine les pollens
mais ne sait plus où les poser dans la stérilité urbaine
Les zones maraîchères
arrachées
Les réalités ouvrières
harassées
Les poches de misère
encrassées
Le vent de l’histoire souffle ce soir
Ce vent porte des bribes de mémoire
des épisodes, des souvenirs, des histoires
qui s’écrivent dans la teinture noire d’un territoire
On n’a pas le cafard
même en Chaussettes noires
On fait des affaires en
vendant un tas de sodas différents
31 rue Denfert Rochereau
à la limonaderie Ferrand
le Malba et autres produits afférents
Ni polisseuses, ni satinaires
les JOUETS SAINT-CLAIR ont ouvert
au sortir de la 2de guerre
Ours en peluche, poupées
dans la rue Royale et
dans des ateliers secondaires
Des odeurs d’huile
rue Dumont d’urville
L’usine Verdol
des décennies de vidanges tapissées au sol
devant laquelle les enfants passent
intrigués par un papier sans fin, en sortant de l’école
Le vent de l’histoire
porte bien des tourments
Il emporte l’espoir
fait couler le sang
et ne retient aucune leçon
Il casse les traditions
Au roi il coupe le cou
Il fait la révolution
On refait le monde entre deux rondes
Mais ce soir
ce n’est pas le vent
des pouvoirs, des guerres, des empires que l’on entend
mais le vent moins grandiose, moins grandiloquent
mais aussi insistant, tout autant éloquent
le vent touchant et vivifiant, le vent des habitants
BISTANCLAQUE ! PAN !
Alors que la Croix-Rousse n’est toujours pas à vendre
et ne doit jamais l’être
qui pousse le vent sur cette colline qui a toujours travailler dur…
pour se défendre
Qui pousse le vent des changements ?
Qui pousse l’histoire ?
Les pouvoirs, l’Etat
les administrations?
Les chefs d’entreprise et leur argent
ou les gens et leur entremise ?
Les calculs opaques des dirigeants
ou les actions démocratiques des habitants ?
Ou les cafetières Martinent ?
Contre quoi on se défend ?
Autodéfense, résistance
Où sont les gardiens la PAIX ?
Qui mène la danse ?
Qui indique les tendances ?
Qui se lève, se soulève comme le vent
pour souffler ses idées
et faire pencher la balance ?
Ici, depuis longtemps ce sont les habitants
qui inventent leur quartier
Ce vent de la grande petite histoire
Ce souffle qui nous pousse
en traversant les rues de la Croix-Rousse.

Cocteau Mot Lotov, La tribut du verbe
Décembre 2025